L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:
la Question de l'eugénisme
Benoit MASSIN
Le Prof. Werner Heyde, le premier directeur médical de l'opération T4, enseigne dès 1934, en sus de la psychiatrie, l'eugénisme à l'Université de Würzburg et co-dirige des thèses de doctorat de médecine en hygiène raciale, comme celle du jeune Dr. Endruweit (28 ans) qui officie dans un centre d'euthanasie T4 [ Heyde, dozent en 1932 et Prof. titulaire en 1939; T4 = euthanasie centralisée de 70 000 adultes par le gaz. À cela s'ajoute les autres "opérations". Au procès de Francfort de 1962, Heyde était accusé du meurtre de plus de 100 000 personnes (Klee 1986: 42). Klee 1986: 19-20, 118].. Le successeur de Heyde à la tête de l'opération T4, le Prof. Paul H. Nitsche, un psychiatre clinicien renommé, était déjà membre de la Société d'Hygiène Raciale en 1909 et co-fondateur l'année suivante de la Société d'Hygiène Raciale de Dresde [Klee 1983: 343; Fonds Ploetz, 5. Berichte der Internationalen Gesellschaft für Rassenhygiene. März1910-Februar 1910.; Weindling 1989: 144.]. Membre dirigeant de l'Association d'Hygiène Psychique et réformateur moderne de la psychiatrie asilaire combinée à une prophylaxie eugéniste sous Weimar, il prend la tête de la commission de recensement médico-génétique de la population (à visée eugéniste) au sein de l'Association allemande de psychiatrie en 1933 [Klee 1983: 349.]. Le Prof. Max de Crinis, Prof. à Cologne puis successeur de Bonhoeffer à la chaire de Berlin et à l'hôpital de la Charité, qui supervise, comme éminence grise, l'organisation de l'euthanasie, avait participé à Graz (Autriche) en 1927, à la fondation d'une société eugéniste [Lifton 1986: 120-21; Jasper 1991. La "Ligue de Travail pour la Généalogie Autrichienne". La branche locale de cette Ligue fusionne rapidement avec la Société eugéniste de Graz et, à l'échelle nationale, s'intègre à la "Ligue Allemande de Régénérescence du Peuple et de Génétique" (une société eugéniste concurrente de la Société d'Hygiène Raciale et qui fusionna avec celle-ci en 1931). Cf. Grenzfeste 1985: 74. ].
À l'Université de Bonn, le Prof. Kurt Pohlisch (1893-1955), titulaire de la chaire, dirige, en sus de la clinique, "l'Institut Rhénan de Recherche Génétique en Psychiatrie et Neurologie", ayant pour objectif de recherche affiché de servir la politique eugéniste. Outre la présidence de la Société d'Hygiène Raciale locale, Le Prof. Pohlisch représente, avec le Prof. Rüdin, les psychiatres eugénistes allemands au sein de la Fédération Internationale des Organisations Eugénistes [Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 443; Kühl 1995: 201.]. Pohlisch est secondé depuis 1936 par Friedrich Panse (1899-1973), dozent en psychiatrie et neurologie et officiellement "chargé de cours en hygiène raciale" à la faculté de 1937 à 1945 pour les étudiants en médecine. Dès 1924, dans sa thèse de doctorat sur la psychose maniaco-dépressive, Panse souligne la "nécessité de recherches biogénétiques". Sur les 60 articles psychiatriques qu'il publie entre 1924 et 1945, un quart porte sur des questions de psychiatrie génétique ou d'eugénisme, telles que l'étude statistique du taux de tares génétiques dans la population allemande ou les déterminants génétiques de pathologies neurologiques (comme la Chorée de Hutington). En 1942, Panse est nommé Prof. extraordinaire en "psychiatrie, neurologie et hygiène raciale". Expert T4 comme Pohlisch, il siège depuis 1935 avec Pohlisch dans les cours d'appel de santé héréditaire (EGOG) de Berlin et Cologne, où sont tranché les jugements contestés des Tribunaux de Santé Héréditaire (EGG) décidant des stérilisations [ BDC, dossier Panse.].
Werner Villinger (1887-1961), Prof. titulaire de psychiatrie et neurologie et directeur de la clinique neurologique universitaire de Breslau, sert, depuis 1937, comme expert dans un Tribunal de Santé Héréditaire (EEG & EGOG), et en 1941, comme expert T4. Pédo-psychiatre éminent, il s'interroge sur "l'entretien des enfants de moindre valeur biologique" et se penche sur la stérilisation des enfants de l'assistance publique et les jeunes psychopathes "difficiles à éduquer". Formé par des psychiatres eugénistes, les Prof. Gaupp et Weygandt, Villinger commence à publier sur la "biologie criminelle" (les origines génétiques de la criminalité et les moyens médicaux de l'éradiquer) en 1929. De 1941 à 1945, il organise à l'université, avec deux autres professeurs de médecine, un séminaire d'hygiène raciale pour les étudiants en médecine et sert d'examinateur pour la discipline "hygiène raciale" [En 1941, le Prof. Villinger, "chrétien positif" jugé parfois trop "clérical" par ses confrères nazis, autorise un chercheur de l'université de Breslau travaillant sur l'hépatite à pratiquer des expériences humaine sur les patients "organiquement sains" de sa clinique neurologique. Cf. Schäfer in Bis endlich … 1991: 210, 218-19.].
À Graz (Autriche), Hans Bertha, dozent de psychiatrie et neurologie, se charge du cours obligatoire "la génétique humaine comme fondements de l'hygiène raciale" pour les étudiants en médecine de 1938 à 1941 et siège dans l'EGG avant de participer à l'action T4 [ BDC, dossier Bertha; Klee 1986: 164, 319; Grenzfeste 1985: 77.]. Après le départ de Bertha pour Vienne où il dirigera finalement l'asile Wagner von Jauregg, le Prof. Otto Reisch, prend la relève du cours d'hygiène raciale. Autre expert de l'EGG et de T4, Reisch avait perdu en 1934 la direction de la clinique neurologique universitaire d'Innsbruck en raison de son engagement nazi et avait émigré en Allemagne à l'institut de Rüdin - haut lieu de la psychiatrie génétique et eugéniste [BDC, dossier Reisch; Grenzfeste 1985: 77.]. Le Prof. Carl Schneider **[À ne pas confondre avec Kurt Schneider, son successeur à la même chaire après 1945, directeur d'un département de l'Institut de Rüdin, qui n'a pas appartenu au NSDAP ni travaillé pour l'euthanasie. Pour plus de détail sur Carl Schneider, voir l'article de Hoffmann & B. Laufs dans le même dossier d'Informations Psychiatrique.] , titulaire de la chaire à Heidelberg, avait aussi travaillé un an à l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique de Rüdin. Partisan du mouvement de réforme de la psychiatrie sous Weimar, il rédige en 1930, avec Nitsche, un catalogue pour l'hygiène psychique d'orientation eugéniste . En 1933, il vante les mérites de la loi de stérilisation [Lifton 1986: 122; Bastian 1981: 79-80; Klee 1983: 40; Il lance à Heidelberg un important programme de recherche psychiatrique (15 millions de marks sur 15 ans) directement lié à l'euthanasie où il fait euthanasier les patients dès qu'il a besoin de disséquer leur cerveau (cf.Reform und Gewissen 1985: 51-63). Il se fait également envoyer de "‘beaux’ idiots" depuis l'Institut d'anatomie du notoire Prof. Hirt à Strasbourg (cf. Klee 1983: 398)]..
Nos informations sur les autres experts sont plus minces mais tout indique qu'ils adhéraient à l'eugénisme. Le pédo-psychiatre Hans Heinze (1896-1983), directeur de l'asile de Brandenburg-Görden et dozent de neurologie et psychiatrie à Université de Berlin, à la fois expert de T4 et superviseur de l'euthanasie des enfants, était considéré par Rüdin comme le "représentant de conceptions en hygiène raciale conscientes du but à atteindre" [ Klee 1986: 136-39, 171.]. Berthold Kihn, Prof. titulaire à Iéna, milite pour l'eugénisme en 1932. Friedrich Mauz, Prof. titulaire à l'université de Königsberg, se concentrait sur des questions de psychiatrie génétique, comme la disposition héréditaire à l'épilepsie, dans les années 1930 et devait vraisemblablement partager les idées eugénistes liées à l'époque à ce type de recherche. Il serait étonnant que le Prof. Erich Straub (Kiel), un "nazi furieux" qui se suicida avant Hitler, ne fut pas également partisan de l'eugénisme avant 1940, ce qui ferait un total de 100% de psychiatres eugénistes parmi les professeurs experts de l'opération T4.
Toutefois on constate immédiatement qu'il s'agit d'une condition nécessaire mais non suffisante. Comme nous l'avons déjà observé, on aurait aucun mal à trouver des psychiatres eugénistes qui s'y soit opposé. La majorité des eugénistes, en Allemagne avant 1933 et dans les autres pays après 1933, n'a jamais évolué jusqu'à l'euthanasie. Des pays démocratiques comme la Suède ou les États-Unis, qui avaient mis en place des lois de stérilisation eugénique, n'en sont jamais arrivés à l'euthanasie étatique. D'où l'importance du contexte allemand de 1939 à 1945. En même temps, comme le montre encore une fois le cas de l'eugéniste français A. Carrel - désireux de soulager la société du "poids énorme" des "déficients et des criminels" en euthanasiant les derniers [ A. Carrel, L'Homme cet inconnu, Plon, 1935 (livre de poche): 434-36. ]- il existe des liens indéniables entre la logique eugéniste et la logique de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif. Il convient donc de déterminer ces liens souterrains aussi bien que les éléments déterminants du contexte allemand.