L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:
la Question de l'eugénisme
Benoit MASSIN
Dans l'édition de 1931 de son manuel d'hygiène raciale, le Prof. Fritz Lenz, le pape de l'eugénisme et titulaire de la seule chaire "d'hygiène raciale" en Allemagne avant 1933 (à l'Université de Munich), prend longuement position sur la question de l'euthanasie. Il y estime que l'euthanasie "n'entre pas en considération comme moyen essentiel de l'hygiène raciale". À ses yeux, l'euthanasie est essentiellement une "question d'humanité", car du point de vue de l'hygiène raciale, les patients concernés par l'euthanasie ne risquent guère de se reproduire et lorsque c'est le cas, une simple stérilisation suffit à les en empêcher. Toutefois, Lenz semble assez favorable à l'euthanasie des nouveaux-nés handicapés du point de vue de l'hygiène raciale. Les parents, en effet, n'étant plus entièrement absorbés par l'éducation d'un seul enfant handicapé, oseraient alors faire autant d'autres enfants sains qu'ils le désireraient au lieu de s'arrêter de crainte de mettre au monde un deuxième handicapé. Ainsi, tout en rejettant l'euthanasie car le "respect de la vie individuelle forme un pilier essentiel de notre ordre social", Lenz laissait théoriquement la porte ouverte à l'euthanasie des enfants en cas de changement du contexte politique [Schmuhl : 38-39.].
Une fois la porte ouverte pour l'euthanasie des nourrissons, il n'y avait guère de raison de s'y arrêter. En 1920, le Prof. Gaupp, titulaire de la chaire de psychiatrie à Tübingen, recense favorablement le livre pro-euthanasie de son collègue psychiatre Hoche (Prof. à Fribourg) et dénonce la "fausse humanité" qui protège les vies sans valeur". Cinq ans plus tard, il estime "énorme" la charge imposée à l'Allemagne "par les inférieurs mentaux et moraux de toutes classes" et envisage à nouveau cette solution [Bastian 1981: 75-77; Siemen 1982: 56; ]. En 1923, Haenel, le rapporteur de l'Association de Psychiatrie Légale, juge dans l'Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie que la suppression des "existences sans valeur" ne peut être qu'un "gain" pour la société [Siemen 1982: 56.] . En général, ceux qui viennent au premier rang parmi les adultes à euthanasier sont les criminels [Cf. ARGB 1911: 78, 82.]. En 1928, le Prof. de psychiatrie Weygandt (Hambourg) justifie la peine de mort pour les criminels car elle permet une élimination "radicale" des "éléments les plus nuisibles" du point de vue eugéniste [Van den Bussche et al 1991: 1318.]. En 1931, le Prof. de psychiatrie et neurologie B. Kihn regrettait dans un article sur "L'élimination des inférieurs de la société", publié par l'Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie (la revue dirigée par Bleuler et Bonhoeffer), qu'une "sensibilité un peu trop cultivée" empêcha que l’ "annihilation des vies indignes d'être vécues" puisse faire partie des "moyens médicaux d'influencer qualitativement notre peuple" [Siemen 1982: 58; Reform und Gewissen 1985: 93.].
Le Prof. Hoche démissiona en 1933 ## [Le Prof. Hoche démissiona à 68 ans, en avril 1933, pour raison politique, de l'Université de Fribourg (cf. Seidler in Bleker & Jachertz (éd.) 1989: 92). D'après un témoin, le Prof. Hoche aurait réprouvé en 1940 l'euthanasie pratiquée par les nazis et sa famille en aurait été elle-même victime (Klee 1983: 25; Kräuchi, Haug & Graw 1991). ] et Ploetz décéda en 1940, mais la plupart de ceux qui vivaient encore n'en restèrent pas aux mots. Le Prof. Lenz participa en tant qu'expert eugéniste à l'élaboration d'un projet de loi qui prévoyait l'euthanasie: "d'un malade qui, à la suite d'une pathologie mentale incurable, nécessiterait autrement un internement permanent" [Roth 1984: 149, 176.] Le Prof. Rüdin fera la sourde oreille quand quelques psychiatres tenteront de le faire réagir contre l'euthanasie. Au contraire, il collaborera avec les responsables de l'euthanasie pour réfléchir sur "l'avenir de la psychiatrie" et son institut se fournira en "matériaux [humains] de grande valeur" grâce à l'euthanasie des enfants [Le mémorandum fut rédigé par les Prof. Rüdin, de Crinis, C. Schneider, Heinze et Nitsche, cf. Klee 1983: 218-19; Reform und Gewissen 1985: 41-48, Schmuhl 1987: 331, Blasius 1991: 95; Bericht über die Deutsche Forschungsanstalt für Psychiatrie, in Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie, 1942/43, 175: 478 & idem 1944, 177: 312. Cit. in Blasius 1991: 99. Accord de Rüdin, cf. Kühl 1995: 203.]. Quand au Prof. Kihn, il s'impliquera directement dans l'opération T4, en tant qu'expert décidant du sort des patients.