Place du médecin dans la victimologie : perspective historique, épistémologique et éthique.
Christian Hervé , Irène François
Laboratoire Ethique Médicale, Santé Publique et Droit de la Santé, Paris V
Faculté de Médecine, Dijon .
décembre 2002


La mission première du médecin, que l’on se réfère à Hippocrate ou aux textes bibliques, ne consiste pas uniquement dans le devoir de soigner, mais comporte un devoir d’assistance aux plus faibles et aux blessés . Cette assistance se doit d’être humaine, humaniste autant que technique, ce que traduit la notion moderne de « prise en charge globale » de la personne. La récente loi française relative « aux droits des malades et à la qualité du système de santé » affirme avant tout les droits des personnes, puis ceux de la « personne malade ». Ceci témoigne d’une volonté que l’approche médicale soit celle d’une personne, avec une histoire, un vécu, des attentes, des rêves, des possibilités et des limites, et pour qui la maladie vient interférer avec un projet de vie. Cette approche devrait concerner de manière égale toutes les personnes, que leur demande auprès du médecin soit due à une maladie, une situation de souffrance dont les causes sont sociales, ou à la fois médicales, juridiques et sociales, comme cela est le cas pour les personnes victimes d’une agression.
Au delà des discours théoriques ou d’intention, la place du médecin auprès des victimes n’a pas toujours été et n’est pas toujours en harmonie avec les principes énoncés ci-dessus, et des enjeux capitaux se présentent au corps médical : à travers la reconnaissance de la place du médecin auprès des victimes, c’est le la place d’acteur social du médecin qui est en cause, via sa capacité à élaborer un discours qui, par sa position privilégié d’acteur de la construction de la personne lui permettra, ou non, de devenir un acteur moteur de la victimologie, qu’il n’a pas su être jusqu’à présent, ainsi que nous le montre l’approche historique et épistémologique que nous proposons ici.

Approche historique.

Il est habituel dans les travaux portant sur la victimologie de la faire naître avec Van Henting, en 1948, avec d’emblée le débat de son indépendance ou non par rapport à la criminologie, dont elle serait issue.
Toutefois, l’intervention des médecins auprès des blessés est bien antérieure, et c’est à celle-ci que nous allons nous intéresser.
Les soins aux blessés sont représentés dans l’imagerie médicale par les soins donnés par des chirurgiens sur les champs de bataille . Là, les blessés sont magnifiés car versant leur sang pour le pays, et la mise en exergue de leur courage et de celui des médecins est le but de ces représentations. Les textes médicaux de cette époque ne considèrent pas ces blessés comme des victimes du conflit.
Un autre lieu voit apparaître les médecins auprès de ce que nous désignons de nos jours comme victime, il s’agit du procès judiciaire en cas d’atteint aux personnes. Mais l’atteinte aux personnes, dont l’importance croit tout au long du dix-neuvième siècle, n’est devenue un crime majeur que depuis la deuxième moitié du vingtième siècle. De plus, le seuil de tolérance aux violences aux personnes n’a cessé de décroître depuis le dix huitième siècle, et était beaucoup plus élevé il y a 250 ans que de nos jours : la vie quotidienne était, quoi qu’on en dise, beaucoup plus violente que de nos jours. Le rapport au corps n’était pas le même, et la notion d’individu n’appartenant qu’à lui même et libre de son corps et de ses pensées éclot de manière perceptible avec la Révolution. Ces remarques sur le contexte historique doivent nuancer et permettre de mieux comprendre la position des médecins auprès des victimes de violences physiques. Car en effet, de tous temps, la justice a fait appel aux médecins pour examiner les victimes de crimes corporels. Il est toutefois remarquable que la demande était d’examiner le « corps du délit » et que le sens de l’examen n’était pas la reconnaissance de la victime, mais d’affirmer la réalité du délit, c’est à dire permettre au juge de déterminer si les accusations sont fondées ou non. Seules les blessures corporelles graves étaient retenues dans les constats. En matière d’agressions sexuelles, après un débat sur la réalité de l’existence de l’hymen et la désignation de la rupture de celui-ci comme signe du viol, seules les lésions génitales et plus spécialement hyménéales étaient notées. Ce n’est que au cours du 19° siècle que les blessures sites associées, et qui pouvaient témoigner d’une lutte, on commencé à apparaître dans les certificats. Quant au retentissement psychologique….
Au 19° siècle, les victimes ont peu bénéficié des progrès des connaissances médicales, bien au contraire. Le paradigme anatomo clinique et le développement de la psychiatrie ont amené les médecins à étudier longuement les auteurs de crimes et délits. Plusieurs théorie criminologiques se succèdent, s’opposent. Toutes posent la question du libre arbitre ou du déterminisme des humains dans leur devenir, et donc interrogent la légitimité à juger et punir, ainsi que le sens de la punition. La question de la victime n’apparaît pas dans ce discours politico-scientifique.
Lorsque les médecins parlent de la victime, c’est en des termes très négatifs. Ainsi, les médecins légistes construisent une sémiologie des signes d’agression sexuelle qui se calquent sur la nouvelle classification pénales des infractions corporelles, et élaborent des théories qui permettent de débouter de leurs plaintes de nombreuses victimes . C’est ainsi que Tardieu, affirme en 1857 : « rien n’est plus courant …que des plaintes d’attentats à la pudeur uniquement dictées par des calculs intéressées et de coupables spéculations ». Le même Tardieu acceptait des missions d’expertise dans lesquelles il lui était demandé de dire « si l’examen dénote des habitudes vicieuses de l’enfant ».
Capuron, médecin légiste, proclame : « la femme doit préférer la mort à l’outrage », et Paul Augustin Mahon, adjoint de Lassus à la première chaire de médecin légale de Paris, écrit en 1801 : « D’après les connaissances physiques que les médecins ont de l’homme et de la femme relativement à cet attrait impérieux qui porte un sexe vers l’autre, d’après surtout l’impossibilité presque entière où est un homme seul de forcer une femme à recevoir ses caresses, on doit rarement ajouter foi à l’existence du viol. Je crois même qu’il serait prudent de ne l’admettre que lorsque plusieurs hommes armés se sont réunis pour commettre ce crime ».
Plus près de nous, Léon Derobert, dans son traité de médecine légale particulièrement complet et dont la dernière mise à jour date de 1980, consacre un chapitre à la criminologie, mais aucun à la victimologie. La partie de la médecine légale consacrée au dommage corporel n’est pas une approche victimologique globale. Ce chapitre, comme tous les ouvrages portant sur ce thème, est un outil pour un appréciation du dommage de manière aussi « objective » que possible, ce qui souligne que la personne en tant que telle est exclue de ce discours.
Avec la mise en place des SAMU, les médecins se sont rendus de manière plus systématique sur les lieux des accidents ou des catastrophes, ce qui les a amenés à être plus concernés par le contexte et l’environnement des situations de victimation.
Pour autant, l’enseignement reste orienté vers la prise en charge technique, médico-chirurgicale. Les publications concernant les violences portent sur des modalités pratiques de prise en charge, sur les contraintes médico-légales du constat (en particulier les publications concernant les violences sexuelles et conjugales), sur le repérage (publications portant sur les violences conjugales). A propos du repérage, il est significatif que lorsque celui-ci est effectué, les publications conseillent le dépôt de plainte et le recours au psychologue : la prise en charge comprend donc le repérage, mais se limite ensuite au certificat. Les publications médico-légales portent sur une sémiologie des blessures, et la discipline réaffirme encore très rédemment (Penneau, Méd Leg et Soc, dernier numéro) que la mission des médecins est « éclairer la justice sur leurs blessures (celles des victimes) et leurs conséquence », démontrant par là que l’action médicale est à destination de la justice, et non de la victime. Ceci est corroboré par cette autre assertion : (M. Debout) : « le certificat de constatation fera (…) passer la victime de l’état de traumatisé à celui de plaignante ». Dans le même ordre d’idées, le rapport Henrion, à propos des violences conjugales, incite les médecins à davantage de repérage de ces situations chez leurs patientes, puis leur conseille de bien rédiger le certificat en vue du dépôt de plainte, et de conseiller aux femmes concernées de rencontrer un psychologue. Dans un numéro spécial sur l’abord des victimesn médecine légale, la prise en charge globale est assimilée à la prise en charge du retentissement psychique et émotionnel, et confiée au psychologue.
Le discours médical continue donc de porter, de manière plus ou moins explicite, l’idée que le rôle du médecin est avant tout le constat précis, dans une optique davantage judiciaire que tournée vers la victime.

Approche épistémologique

Nous avons étudié ce qu’il en est du discours du médecin au sein des différentes références victimologiques.
Nous ne pouvons que constater que, si les médecins ont largement contribué à fonder la criminologie à partir de leur savoir et de leur implication dans la vie politique du 19° siècle ils ne sont venus que tardivement à la victimologie en tant que telle. L’histoire des troubles psychiques post traumatiques ne se superpose pas, en fait, avec celle de la victimologie. On pourrait parler de rencontre entre deux approches.
La victimologie est en effet née dans le champ de la sociologie : la victime était l’objet du crime, ou du criminel, et les premières décennies de cette nouvelle science furent sociologiques et juridiques . L’idée des premiers auteurs était très libérale : la prévention du fait criminel ne pouvait être complète que si l’on s’intéresse à ce qui est l’objet du crime. Il apparaissait alors que certaines personnes étaient plus exposées que d’autres aux agressions de toutes sortes, et l’on a même parlé de « récidive victimaire » à propos de personnes plusieurs fois victimes d’agressions. L’étude de la victimologie devait donc permettre aux personnes exposées de ne pas devenir victimes, ou de ne pas récidiver « dans cet état ».C’était la notion de « couple pénal », constitué de l’auteur d’infraction et de sa victime. Cette notion, mal comprise ou détournée de son but, avait conduit à culpabiliser des victimes, notamment dans les cas d’agressions sexuelles. C’est contre ce concept que les associations, notamment féministes, se sont élevées dans les années soixante, marquant le début d’une victimologie fondée sur la quête de la reconnaissance de la victime en tant que personnes, dans un contexte militant, associatif.
Aucune publication médicale ne vient interférer dans ces discours. Le seuls travaux que l’on peut rapprocher de la victimologie concernent les troubles psychiques post traumatiques . Il est à noter que ceux ci ont surtout intéressé les légistes et les médecins du travail, en raison des problèmes d’imputabilité et d’indemnisation qu’ils posaient. Longtemps, la psychanalyse a considéré que les troubles psychiques après une agression étaient la réactualisation de traumatismes plus anciens. Ce n’est que depuis les années 1990, sous l’impulsion des médecins militaires, que la réalité du traumatisme dans la genèse des troubles a été affirmée. Actuellement, victimologie rime, pour de nombreux médecins, avec troubles psycho traumatiques.
L’enseignement de la victimologie pour les médecins, mis en place à Paris V en 1993, est orienté principalement vers les questions de réparation juridique et vers les troubles psycho-traumatiques.
On ne peut que constater que la victimologie en tant que discipline s’est constituée sans le discours médical, lequel apparaît comme à la remorque du discours social et juridique, et limitant l’intervention du corps médical à l’après coup, au constat et aux soins, sans s’autoriser un véritable discours sur la vulnérabilité, les possibilités de prévention, un accompagnement plus humain et moins psychiatrisé.

Les enjeux pour la médecine.

Les médecins ont à construire leur participation pleine et entière dans le processus de construction et de reconnaissance de la personne humaine. Il sont autorisés à transgresser l’intimité des personnes, sous réserve que cela soit dans l’intérêt de ces dernières. Ils sont donc particulièrement à même de contribuer à aider les individus à se construire, dans le respect d’eux mêmes et d’autrui.
Le médecin a un devoir d’ingérence auprès de ses patients, pour les aider à exprimer des souffrances qui, autrement, seraient tues. Il a une mission d’éducation à la santé, outil formidable d’apprentissage à se connaître soi-même et les autres.
Sans tomber dans les excès normatifs de la médecine hygièniste, une véritable contribution du corps médical à la notion de personne, qui est en débat à tous les échelons de la société, est une nécessité. Actuellement, ce sont les magistrats de la Cour de Cassation qui nous disent ce qu’est une personne…….La réponse ne viendra pas des seuls juristes ou philosophes, mais d’une réflexion transdisciplinaire, dans laquelle l’expérience des médecins serait prise en compte pour concrétiser ou orienter des théorie issues d’autres disciplines.
Cette contribution au discours sur la personne, et, par conséquent sur la personne atteinte qu’est une victime, est nécessaire au deuxième enjeu : le médecin peut-il avoir sur la victime un regard qui ne soit pas influencé voire déterminé par la procédure judiciaire ? Si le médecin considère que la victime est victime d’une infraction, alors il ne peut avoir un autre discours que médico-juridique. S’il considère qu’il y a une autre dimension dans la situation de victime, celle d’une personne dont quelque chose d’essentiel a été atteint (quel qu’en soit le mécanisme), alors il peut avoir une autre approche. Mais cette approche est-elle celle d’une victime ou celle que toute personne en souffrance devrait être en droit d’attendre de son médecin ?
Car en fin de compte, et c’est là notre troisième interrogation majeure : existe-t-il un corpus scientifique spécifique à la victimologie, ce qui supposerait que la notion de victime a quelque chose d’univoque et d’universel ? Ou la victimologie serait elle le lieu de rencontre des toutes les disciplines s’intéressant à la personne et concourrant à la restauration de celle-ci quand l’intégrité, la spécificité de l’humain sont blessés ?


LEM Necker / DISC Inserm - URL : http://infodoc.inserm.fr/ethique
Page modifiée le 12/12/2002