Procédures et critères des décisions d’abstention et d’arrêt thérapeutiques en réanimation

Frédéric Pochard, Marc Grassin
1999


Introduction

Dans les années 1950, le développement de la ventilation mécanique lors de l’épidémie de poliomyélite a marqué le début de la réanimation. A cette époque, la mort était considérée par les médecins comme un échec (Sprung, 1990). L’évolution des techniques et des compétences a mené à des possibilités de plus en plus importantes de maintenir en vie les patients, et à des conflits éthiques marqués par la contrainte de ne pas entamer ou poursuivre un processus d’obstination déraisonnable. Depuis, les réanimateurs acceptent que l’arrêt ou l’abstention des thérapeutiques soient une partie intégrante de leurs responsabilités (Fried, 1993, Asch, 1995). La place de l’éthique médicale est désormais reconnue, particulièrement dans les pays anglo-saxons, au point que l’American Thoracic Society a pu écrire que une compétence en éthique clinique est aussi importante pour les réanimateurs que une compétence dans des discipline traditionnelles comme la physiopathologie ou la thérapeutique (ATS, 1997). C’est de la confrontation entre les possibilités techniques et ce qui semble raisonnable de pratiquer en terme de soins qui est l’origine des dilemmes moraux. La hantise morale des réanimateurs est de créer un état végétatif chronique chez leurs patients, ou un handicap mental grave (Rameix, 1997).

DEFINITIONS

Les différences sémantiques entre euthanasie, et arrêt ou suspension des thérapeutique, pose de nombreux problèmes et entraîne parfois une confusion dans le débat. Selon le Hastings Center (1987), le terme de traitement supportif (“ life sustaining treatment ”) définit toute intervention, technologie, procédure médicale ou médication administrée à un patient afin de reporter (“ forestall ”) le moment de la mort, que le traitement affecte ou non la maladie menaçant la vie ou des fonctions biologiques. Cette définition inclus celle, plus restrictive, proposée en Suède : Ventilation mécanique, oxygénation extra corporelle, assistance circulatoire, hémodialyse, pacemaker, traitement pharmacologique avec des médicaments vasoactifs, diurétiques, antibiotiques, cytostatiques, transfusion de sang, nutrition et hydratation (Melltorp, 1996).
Pour le Council on ethical and judicial affairs de l’American Medical Association, les définitions retenues sont : Une traitement supportif (“ life sustaining treatment ”) est un traitement qui sert uniquement à prolonger la vie sans renverser la maladie sous-jacente. Cela inclus, mais n’est pas limité à la ventilation médicale, l’hémodialyse, la chimiothérapie, les antibiotiques, la nutrition et l’hydratation. “ L’euthanasie passive ” est utilisée pour décrire un retrait ou une limitation de traitement supportif (“ Withdrawal or withholding ”), mais ce terme est très controversé. L’AMA (1992) retient pour le terme “ d’euthanasie ”, l’administration d’un agent létal à un patient dans l’objectif de le soulager de ses souffrances intolérables et incurables. L’euthanasie volontaire (“ voluntary euthanasia ”) est une euthanasie pratiquée sur une personne compétente à sa demande. L’euthanasie non volontaire (“ Non-voluntary euthanasia ”) est une euthanasie pratiquée à une personne incompétente, à la demande d’une personne désignée comme la représentant (“ surrogate ”). L’euthanasie involontaire (“ involuntary euthanasia ”) est une euthanasie pratiquée sans le consentement d’une personne compétente. . La mise en place d’un traitement palliatif qui peut avoir des effets secondaires est décrit sous le terme d’euthanasie à double effet (“ double effect euthanasia ”).
Prendergast (1998) propose de classifier les décès en cinq catégories : d’une part, les morts encéphaliques, qui constituent une classe particulière, marquée par une cessation irréversible de toutes les fonctions du cerveau dans son ensemble, et reposant sur des tests diagnostiques particuliers. D’autre part, les patients ayant bénéficié d’un traitement actif et agressif, incluant des manœuvres de résurrection (“ resuscitation ”). Enfin, les patients ayant reçu un traitement agressif, mais pas de manœuvres de résurrection (réanimation cardio-respiratoire), les patients pour lesquels une mesure d’abstention (“ withholding ”) ou de cessation (“ withdrawal ”) a été prise. L’abstention était définie comme la décision de ne pas instituer un traitement médical approprié et potentiellement bénéficiaire pour le patient, avec la compréhension (“ understanding ”) que le patient mourrait probablement sans le traitement en question. La cessation était définie comme le retrait d’un traitement encours, avec l’intention explicite de ne pas y substituer un traitement alternatif équivalent, avec l’anticipation que le patient mourrait à la suite du changement de traitement. Les définitions de Turner (1996) sont, pour le retrait (“ Withdrawal ”) : retrait progressif ou discontinuation d’un traitement supportif établi, y compris des traitements intermittents (hémodialyse) , et pour la suspension ou abstention (“ withholding ”) : lorsqu’un nouveau traitement, nécessaire pour continuer le support, n’a pas été mis en place, ou lorsqu’un traitement en cours n’a pas été augmenté (drogues inotropes), y compris la ressuscitation cardio-pulmonaire. Un traitement supportif inclus : ventilation, inotropes, antibiotiques, anti-arythmiques, hémodialyse, nutrition, sang et produits dérivés, fluides intraveineux.
Un débat éthique important est celui de la différence éthique entre suspendre, ou s’abstenir (withholding) et retirer (withdrawing) un traitement (Melltorp, 1997). La plupart des conférences de consensus précisent que cette différence éthique n’existe pas (SCCM, 1990, ATS, 1991, The World Federation, 1992, The Appleton, 1992). Cependant, le débat est important (Sprung, 1990, Hull, 1992, Klocke, 1992, Sulmasy, 1994). L’une des explications proposées est qu’il existe sur ce point une différence entre les recommandations de sociétés savantes et les pratiques des réanimateurs (Melltrop, 1997). Certains éthiciens revendiquent une unique “ différence psychologique ” (The Hastings, 1987) entre les deux pratiques. Cependant, l’avis des praticiens semble s’orienter vers le fait que retirer un traitement (qui inclut une décision active) pose plus de problèmes éthiques que s’abstenir d’en instituer un (qui inclut une décision passive). Melltorp propose une approche clinique plutôt qu’un débat académique, et la prise en compte de toutes les personnes concernées par la décision. Si l’on accepte son principe, la différence entre s’abstenir et arrêter n’a plus beaucoup d’importance. Cette vision systémique des problèmes éthiques a été soulignée (Grassin,1997, Pochard, 1998).
L’intention du traitement est alors de soulager la douleur et les souffrances, et non de faire mourir le patient, mais le décès du patient est une conséquence possible de ce traitement (Quill, 1998, Pochard, 1998). Le terme d’injection létale, décrit par Meier (1998) décrit une pratique, sans que le consentement ne soit considéré.

Réalité et fréquence des decisions d’abstention et d’arret therapeutiques

Dans une étude portant sur la pratique de 879 réanimateurs américains, Asch montre que 96% des praticiens reconnaissent avoir déjà retiré au moins une forme de thérapeutique avec la connaissance du fait que leur geste entraînerait la mort du patient (Asch, 1995). Une première étude française, publiée en 1996 (Robert) et incluant 763 malades dans dix centres, montrait une fréquence de décision d’arrêt de traitement dans 4% des cas, et de limitation dans 9% des cas. Edouard Ferrand, dans son étude multicentrique sur 113 centres français, note que sur 7309 malades inclus, 807 ont été l’objet de décisions de limitation (336, 4.5%), d’arrêt (113, 1.5%), ou de limitation et d’arrêt (358, 4.8%) des thérapeutiques (Ferrand, 1998). Il ne note pas de différences entre CHU (11.4%), centres privés (13.4%) et CHG (10.6%), mais une différence selon les centres (extrêmes à 26% et 0%). Ces décisions sont prises en moyenne au dixième jour de leur admission. Sprung (1996), dans son analyse comparant les pratiques de différents pays, relève que la fréquence de ces décisions varie de 5 à 22% des malades admis, et que la fréquence augmente. Parmi les patients décédant en réanimation, de 35 à 90% ont été l’objet d’une abstention ou d’un arrêt de thérapeutiques (Keenan, 1997, Smedira, 1992, Faber-Langendoen, 1992, Prendergast, 1997, Wood, 1995). La fréquence serait légèrement supérieure aux Etats Unis qu’en Europe (Sprung, 1996).
Une étude récente pratiquée dans 131 services de 38 états des Etats Unis, ayant inclus 74502 patients admis, dont 6303 décès durant six mois, a permis de définir plus précisément la fréquence des décisions de fin de vie en réanimation (Prendergast, 1998). Les patients décédés étaient catégorisés en cinq classes : mort cérébrale, décision ante-mortem de retrait, décision ante-mortem d’abstention, prise en charge intensive mais ordre de ne pas réanimer, et prise en charge agressive. 6,2% étaient en état de mort cérébrale, et étaient de ce fait exclu des statistiques (considérant que ces personnes sont déjà décédées à leur admission). 26% des patients étaient décédés malgré un traitement agressif complet. En revanche, pour 74% d’entre eux, il avait été décidé un retrait (36%), une abstention (14%), ou un ordre de ne pas réanimer (24%).
La fréquence mesurée de ces décisions, enfin, élimine l’idée de pratiques marginales et exceptionnelles, et fondent l’hypothèse de pratiques sociales, nécessitant d’être étudiées dans leur globalité.

critères médicaux de décision

Les critères sont des indicateurs qui ne prennent de sens que dans leur globalité. Les décisions sont habituellement fondées sur la nature et l’évolution d’une maladie chronique, une défaillance d’organe spécifique (particulièrement le cerveau), le nombre et la sévérité des défaillances d’autres organes, la réponse au traitement, l’évaluation du pronostic par le praticien, et la demande du patient et/ou des proches (Sprung, 1996). Ainsi, les patients pour lesquels il est décidé une abstention ou un arrêt des thérapeutiques souffrent plus souvent de défaillances viscérales (Wood, 1995) et ont une durée de séjour plus longue que ceux décédant sans décision (Vincent, 1989, Smedira, 1990, Wood, 1995).

age, cout, douleur, facteurs sociaux

Pratiques d’abstention et d’arrêt des thérapeutiques
Dans une vaste étude par questionnaire, Christakis et Asch (1993), interrogeant des médecins américains, notent une grande variation dans les modalités et les choix d’arrêt ou d’abstention des thérapeutiques, liée entre autre à la spécialité médicale des praticiens. Les médecins préfèrent arrêter des traitements de support d’un organe défaillant pour des raisons naturelles plutôt que iatrogéniques, institué depuis peu de temps plutôt que depuis longtemps, menant au décès rapidement plutôt que lentement, sauf lorsque le diagnostic est incertain. Dans sa vaste étude française, E Ferrand note que les fréquences respectives de limitation et d’arrêt des thérapeutiques sont : inotropes (28/43%), ventilation artificielle (30/21%), intubation (23/7%), épuration extra-rénale (20/14%), nutrition (17/29%), hydratation (16/3%), et antibiothérapie (10/28%). Dans la plupart des études, c’est la ventilation mécanique qui est arrêtée, puis les inotropes, produits sanguins, et vasopresseurs (Keenan, Turner 1996). La décision est mise en acte après une première réunion avec la famille dans 63% des cas, après plus de trois réunions dans 5% des situations (Keenan, 1997). Lorsqu’un consensus sur la décision est obtenu, le temps de mise en acte de la décision est court : elle est appliquée pour la moitié des patients dans l’heure qui suit, les trois quart dans les dix premières heures (Keenan, 1996). La moitié décèdent dans l'heure suivant la mise en acte, les trois quarts dans les quatre heures, 98% dans les 24 premières heures. Les pratiques des médecins américains (et de certains réanimateurs) étudiés par Meier (1998) montrent que seuls 43 % des praticiens décidant d’une injection létale la pratiquent eux même. Dans les autres cas, l’infirmière (57%) ou un collègue (32%) effectuent l’acte, ou une prescription simple d’augmenter les doses de médicaments type opioides ou barbituriques est effectués (11%). Dans la grande majorité des cas, de large doses de morphine et de benzodiazépines sont injectées en bolus au patient lors de l’arrêt (85% au Canada, 98% en Angleterre, 75% en Afrique du sud). L’administration d’analgésiques et de sédatifs lors de l’arrêt ou au décours d’une décision d’abstention d’un traitement en réanimation est une pratique courante, et semble-t-il moins systématique aux Etats Unis (Wilson, 1992)
La décision d’arrêt de thérapeutique n’est pas systématiquement suivie du décès du malade. Cependant, si le malade survit au delà de 48 heures, il est transféré en service de médecine. Deux études notent que ces patients survivent exceptionnellement à leur séjour hospitalier (Wood, 1995). Eidelman (1998) rapporte un malade sur 52 ayant survécu au séjour hospitalier après une décision d’abstention de traitement en USI.
Les décisions sont notées dans le dossier médical dans moins de la moitié des cas (Ferrand). Une majorité des réanimateurs n’inscrivent pas clairement et régulièrement les décisions prises dans le dossier médical (Peillon, 1995).

conclusion

Les décisions d’abstention et d’arrêt des thérapeutique en réanimation ne constituent plus des faits anecdotiques, mais une pratique sociale étendue, et doivent être étudiées comme tels. L’éthique médicale, par définition multidisciplinaire, se doit de compléter son discours par une approche sociologique et anthropologique, à la lumière de l’évaluation des pratiques. L’étude des situations de prise de décision et des procédures appliquées permet de disposer d’une source de réflexion indispensable à toute élaboration d’une problématique éthique.

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