Claude BERNARD et la naissance de la médecine expérimentale
(dossier pédagogique colligé par le Dr Moutel,
Faculté de médecine Necker-Paris)


"L'Introduction à l'étude de la Médecine expérimentale" est un peu pour nous ce que fut pour le XVIIe et le XVIIIe siècle le discours de la Méthode : un heureux mélange de spontanéité et de réflexion, de science et de philosophie." BERGSON


C Bernard développe le schéma "observation, hypothèse, confirmation/infirmation ". Cette méthodologie scientifique lui permet de faire progresser la physiologie. Il montre que la vie des êtres vivants est le résultat de la vie de leurs éléments anatomiques et il démontre en particulier le rôle du sang comme régulateur de toutes ces vies individuelles, véritable milieu intérieur au sein duquel vivent les cellules de l'organisme.
Il résumait lui-même la philosophie naturelle à ceci : "Connaître la loi des phénomènes, prévoir et diriger ceux-ci par certains principes spéciaux d'expérimentation."


Principes de médecine expérimentale / Claude Bernard
[Document électronique internet, colligé par Dr Moutel, base pédagogique Faculté Necker]


INTRODUCTION

La médecine expérimentale n' est point un système particulier de médecine dans lequel on expliquerait ou traiterait les maladies suivant certaines idées propres à un auteur.
La médecine expérimentale est, au contraire, la négation des systèmes, en ce sens que c' est la médecine scientifique issue de la méthode expérimentale, qui alors offre le caractère impersonnel que doivent revêtir toutes les vérités scientifiques.

La médecine expérimentale n' est rien autre chose que l' état le plus avancé de la médecine considérée comme science. C' est la médecine arrivée à son développement entier, parvenue si l' on peut ainsi dire à son état adulte, c' est-à-dire à l' état d' une science dans lequel la pratique repose sur des théories expérimentales précises.

Mais, avant d' arriver à leur état adulte ou de complet développement, les sciences passent toutes par des périodes évolutives dans lesquelles elles restent plus ou moins longtemps en raison même de leur complexité :

1- on constate les faits bruts (pour s' assurer de leur existence) ;

2- on observe les faits (pour chercher leurs rapports, leurs lois) ;

3- on analyse expérimentalement les faits (pour chercher leurs causes et agir sur la manifestation des phénomènes).

La médecine sous ce rapport se développe avec une très grande lenteur. Mais, à part cela, les lois de son évolution sont exactement les mêmes que celles de toutes les autres sciences. Nous devons examiner rapidement le caractère de chacun de ces états évolutifs ou périodes de la médecine afin d' arriver à la définition complète de la médecine
expérimentale.

I-Période anté-scientifique de la médecine. Toutes les sciences présentent ou ont présenté cet état anté-scientifique, héroïque ou fabuleux. Etat théologique (A Comte), médecine sacrée ou théurgique, médecine occulte, médecine surnaturelle : on pourrait encore appeler cet état de la médecine : la médecine
révélée.

II-Période scientifique de la médecine. Dans toutes les sciences, il y a deux états bien distincts à considérer.
Ce sont :
1- l' état de science d' observation ; Ces deux états sont nécessairement et absolument subordonnés l'un à l' autre.
Jamais une science ne peut parvenir à l' état de science expérimentale
sans avoir passé par l' état de science d' observation.

Mais il y a des sciences auxquelles il n' est pas donné de pouvoir parvenir à l' état de science expérimentale ; telle est l' astronomie, par exemple. En effet une science d' observation, ou science naturelle, se borne à observer, à classer, à contempler les phénomènes de la nature et à déduire des observations les lois générales des phénomènes.
Mais elle n' agit pas sur les phénomènes eux-mêmes pour les modifier ou en créer de nouveaux, pour agir sur la nature en un mot. La science d' observation est une science passive ; elle prévoit, se gare, évite, mais ne change rien activement. Or, les sciences qui, comme l' astronomie, s' occupent de phénomènes hors de notre portée expérimentale, restent forcément des sciences d' observation.

Les sciences expérimentales, au contraire, sont plus ambitieuses ; elles veulent agir et étendre leur puissance sur la nature, modifier les phénomènes, en créer qui n' existent pas et réglementer les éléments à leur volonté.
Par conséquent, les sciences d' observation ne sauraient se contenter de la connaissance générale des lois de la nature ;
mais il leur faut la connaissance du déterminisme spécial des phénomènes afin de pouvoir les produire à volonté et sûrement dans des circonstances données et exactement déterminées. Les sciences
d' observation sont expectantes et passives ; les sciences expérimentales sont conquérantes et puissantes, actives puissamment par leur initiative. On ne saurait donc hésiter à regarder la science expérimentale comme une science plus avancée que la science d' observation, quoique l' une et l' autre soient vraiment des sciences constituées, c' est-à-dire possédant la connaissance de la loi des phénomènes subis par l' une et dirigés par l' autre.

La médecine a été constituée comme science d' observation par Hippocrate ; mais elle n' est point encore parvenue, ainsi que nous le dirons tout à l' heure, à l' état de science expérimentale. Seulement nous devons tâcher de préparer les voies dans cette direction.


Chaque science pour arriver soit à l' état de science d' observation, soit à l' état de science expérimentale, c' est-à-dire pour arriver à classer
les faits et à en déduire des lois générales ou des conditions déterminées des phénomènes (avant de classer les faits il faut nécessairement les colliger), passe nécessairement dans chaque cas par
une époque antérieure qui est destinée à la collection des faits ou matériaux scientifiques. Cette époque antérieure à la science faite est l' état d' empirisme.

Or, comme il y a deux ordres de sciences, il y a deux espèces d' empirismes :
l' empirisme d' observation et
l' empirisme d' expérimentation.

L' empirisme compris dans son sens le plus large et le plus général est l' opposé du rationalisme ; l' empirisme est alors l' exclusion de tout
raisonnement de l' observation et de l' expérimentation.

Il y a à distinguer sous ce rapport deux sortes
d' observations et deux sortes d' expérimentations :
-les observations empiriques et les observations
scientifiques ;
-les expérimentations empiriques, les
expérimentations scientifiques.

Les observations empiriques sont les observations faites sans aucune idée préconçue et dans le seul but de constater le fait sans chercher à le comprendre. Ce genre d' observation doit toujours être la base première de la science, sans quoi on fausse ou on tronque l'observation si on veut lui donner une signification avant de la connaître en elle-même. Mais une fois les faits d' observation empirique établis, il faut leur donner une signification, en déduire des lois à l' aide d' hypothèses et d' observations, qui sont leur pierre de touche, propre à les vérifier. c' est à ces dernières observations qu' il faut donner le nom
d' observations scientifiques. elles sont nécessairement faites en vue d' une idée préconçue qu' il s' agit de vérifier. L' observation empirique est indispensable et l' observation scientifique est également nécessaire pour faire la science. Mais il faut les faire se succéder et les mettre chacune à leur place. Tout le mal scientifique ou toutes les
causes d' erreurs dans la méthode ne viennent pas de l' emploi des observations empiriques ou scientifiques de tel ou tel procédé, mais de leur usage intempestif. Tout est bon en sa place ; c' est donc à mettre chaque chose en son lieu et place que consiste le grand art et la science elle-même.


Les expérimentations empiriques sont les expériences faites sans idées préconçues et dans le but pur et simple de constater l' effet qui surviendra dans telle ou telle circonstance donnée. On ne cherche point à comprendre le phénomène ; on veut seulement savoir s' il arrive, s' il existe. On veut le constater.
Les expériences scientifiques sont faites d' après une idée préconçue qu' il s' agit de vérifier ou de contrôler afin de comprendre le phénomène et de saisir dans toutes les circonstances qui accompagnent la production du phénomène celle qui constitue réellement son déterminisme et qui doit être appelée sa cause prochaine.

Pour faire la science expérimentale, il faut également des expériences
empiriques et des expériences scientifiques.
Seulement il ne faut pas chercher à expliquer les faits d' expérience avant de les avoir bien constatés en eux-mêmes ; autrement on applique faussement la méthode expérimentale et on tombe dans toutes les erreurs qui en sont la conséquence.




Né Saint-julien dans le département du Rhône, le 12 juillet 1813, fils de vigneron, Claude Bernard après avoir étudié le latin qu'enseignait le curé du village, puis aux collèges de Villefranche et de Thoissey dans l'Ain ne peut poursuivre ses études plus avant. A l'âge de 16 ans il prend un humble emploi de préparateur dans une pharmacie à Lyon .

Tour à tour balayeur, livreur, il n'a pas pour ces occupations un entrain bien joyeux. Il ne rêve alors que d'échapper à la médiocrité de son état. Il écrit un vaudeville puis un drame en 5 actes. Avec des lettres de recommandation de son employeur pour un célèbre critique de l'époque Saint-Marc GIRARDIN et pour VATOUT bibliothécaire de LOUIS-PHILIPPE, il arrive à Paris. Son théâtre étant mal accueilli, sous le conseil de GIRARDIN, il s'inscrit à la Faculté de Médecine de Paris : « Vous avez fait de la pharmacie, faites de la Médecine et gardez la littérature pour les heures de loisir ».

En 1837, puis en 1839, Claude BERNARD est externe puis interne à l'Hôtel Dieu, il est diplômé en 1843.
Ses goûts l'orientent plutôt vers les disciplines de laboratoire. C'est ainsi qu'entre 1840 et 1850, il eut la chance de devenir préparateur aux côtés du physiologiste François MAGENDIE.
L'élève fut d'abord dérouté par les manières du maître : toujours cherchant le nouveau, ne virant en rien au cours organisé, toujours attentif à éveiller chez ses auditeurs l'esprit d'investigation. MAGENDIE remarquant ses yeux et sa rare habileté lui aurait dit : "Ma chaire au Collège de France vous revient, je sais qu'avec vous elle ne tombera pas en quenouille."

Claude Bernard connaît cependant un début de carrière difficile, en 1844 il échoue à l'agrégation, mais le physiologiste expie comme il convient sa supériorité et ses dons exceptionnels. En 1845 il ouvre un laboratoire rue Saint-Jacques, en collaboration avec Charles LASÈGNE, le projet échoue par manque d'argent.
MAGENDIE lui propose alors un poste d'assistant dans son laboratoire de l'Hotel-Dieu.
Malgré les nombreux honneurs qui lui sont faits, sa vie de laboratoire dominera toute son existence.


Claude BERNARD fut trois fois lauréat de l'Académie des Sciences, membre de cette Académie en 1854 et de l'Académie de Médecine en 1861, professeur de physiologie expérimentale à la Sorbonne puis au Collège de France à la suite de MAGENDIE en 1855, et de physiologie générale au Muséum d'Histoire Naturelle en 1868, président de la Société de Biologie.
Son enseignement n'avait rien de solennel, d'autant plus qu'il ne préparait jamais son cours; comme son maître MAGENDIE il expérimentait devant son public et c'était pour ce dernier un véritable spectacle de pouvoir assister aux travaux de l'illustre chercheur.

En 1865, le surmenage l'oblige à un long repos dans son village natal. Pendant son séjour, il reçoit les félicitations de PASTEUR qui écrivait dans le "Moniteur Universel."
Les forces revenues, il médite longuement sur 20 ans de découvertes ininterrompues, s'interroge, analyse, observe et écrit "L'Introduction à l'étude de la Médecine expérimentale" ouvrage qui lui ouvrit les portes de l'Académie Française et dont BERGSON dira : "L'introduction est un peu pour nous ce que fut pour le XVIIe et le XVIIIe siècle le discours de la Méthode : un heureux mélange de spontanéité et de réflexion, de science et de philosophie."

En 1869,nommé Sénateur à son grand étonnement par décret impérial, Membre de nombreuses sociétés savantes en Europe. Candidat à l'Académie Française, il fut élu le 7 mai 1868 en remplacement de Jean-Pierre FLOURENS, après avoir écrit à la Compagnie "une lettre de quatre pages, qui contient une sorte de profession de foi théiste et spiritualiste." (Montalembert). Il fut reçu par Henri Patin le 27 mai 1869 ; il étudia, dans son discours de réception les rapports de la philosophie et de la science expérimentale.

Les découvertes et travaux de Claude BERNARD sont nombreux lorsqu'on pense aux conditions lamentables dans lesquelles elles ont été faites dans son laboratoire : réduit mal équipé et sans confort. Claude BERNARD aimait également à expérimenter devant ses élèves qui découvraient avec lui le spectacle admirable et l'éclosion des travaux de l'illustre chercheur, représentés dans un beau tableau du peintre champenois LHERMITTE.

Il développe le schéma "observation, hypothèse, confirmation/infirmation ". Cette méthodologie scientifique lui permet de faire progresser la physiologie. Il montre que la vie des êtres vivants est le résultat de la vie de leurs éléments anatomiques et il démontre en particulier le rôle du sang comme régulateur de toutes ces vies individuelles, véritable milieu intérieur au sein duquel vivent les cellules de l'organisme.
Claude BERNARD résumait lui-même la philosophie naturelle à ceci : "Connaître la loi des phénomènes, prévoir et diriger ceux-ci par certains principes spéciaux d'expérimentation."

Ses travaux ne supportent aucune critique, il a tout créé et ses découvertes restent définitives. Les travaux qui attirèrent sur lui l'attention du monde savant furent aussi divers:
- La sensibilité récurrente ;
- La fonction glycogénique du foie et ce qui s'y rattache: amidon animal, fixité de la glycémie, production expérimentale de diabète par piqûre du 4ème ventricule
- La fonction des nerfs vaso-moteurs
- La fonction du pancréas
- La théorie de la thermorégulation animale
- La théorie de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone et le curare ; ces 2 dernières découvertes montrant le moyen le plus délicat de dissociation et d'analyse physiologique.

Paul BERT a dit que "Claude BERNARD en 20 ans a plus trouvé de faits dominateurs, non seulement que les physiologistes français, mais que l'ensemble des physiologistes du monde entier."

Il écrivit de nombreux ouvrages de médecine et des sciences en collaboration, à la Revue des Deux-Mondes.

Les résultats de son enseignement au Collège de France sont inscrits dans 18 volumes dans lesquels il crée la physiologie générale.

Il revint à la religion à la fin de sa vie, ce qui souleva de vives discussions.
Mort le 10 février 1878, âgé de 65 ans seulement, laissant une uvre considérable, digne des plus grands savants que la France ait connus, préparant ainsi l'avènement de Pasteur.

A sa mort, Gambetta demanda des funérailles nationales.
Sa statue, par Guillaume, a été placée devant le Collège de France.

LEM Necker / DISC Inserm - Contacts : gregoire.moutel@wanadoo.fr et nicole.pinhas@dicdoc.inserm.fr - URL : http://www.inserm.fr/ethique

Page modifiée le 02/03/2003